Chaire Smart City : Philosophie et Éthique Smart City – Une autre lecture de la ville

A l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif Smart City-Une autre lecture de la ville, entretien avec la philosophe essayiste Laurence Vanin, titulaire de la Chaire Smart City : Philosophie et Éthique, Docteur en philosophie politique et épistémologie à l’IMREDD, UCA.

En confrontant les points de vue de chercheurs issus des sciences humaines et des sciences expérimentales, de scientifiques, d’entrepreneurs, d’acteurs du territoire, l’ouvrage collectif « Smart City, une autre lecture de la ville », publié aux éditions Ovadia sous la direction de Boris Cyrulnik et de Laurence Vanin, titulaire de la chaire philosophie et éthique de la Smart City, interroge de manière transversale le concept de ville intelligente qui s’impose depuis une vingtaine d’années. Utilisé pour désigner un nouveau modèle de ville durable fondé sur l’usage des nouvelles technologies de l’information dans la gestion et le développement urbain, le terme suscite fantasmes et interrogations, espoirs et défiances. A l’heure où les premières contradictions et limites du concept Smart City peuvent apparaître, l’ouvrage publié par Laurence Vanin, parce qu’il nous propose de lire autrement la ville, nous enjoint à anticiper les dérives possibles d’un recours trop systématique aux technosciences, à bien penser nos villes intelligentes afin qu’elles puissent devenir des espaces propices au bonheur de leurs futurs habitants, le lieu d’un nouvel humanisme.

Le premier colloque de la chaire Smart City s’est conclu sur un constat : l’absence de définition claire du concept « Smart City ». Le fait que chacun puisse l’interpréter à sa manière représente-il pour la smart city une force fédératrice comme l’écrit le géographe Matteo Caglioni dans l’ouvrage que vous publiez ?

Je crois que le fait de remanier sans cesse une définition pose questions. Ces modifications successives peuvent être certes utiles à l’expansion du concept, dans une sorte de tâtonnement qui tend à en préciser le sens. Toutefois, cette expansion ou tentative sans cesse renouvelée témoigne aussi de son aspect lacunaire. La Smart City désigne aussi ce que chacun veut y voir signifié. Chacun, à savoir tous les acteurs publics ou privés qui s’emparent du concept par le prisme de leurs domaines respectifs afin de le faire évoluer. Notons que la relativité du concept est également une porte ouverte à la création de sous-systèmes qui tendent à le renforcer, ce qui implique que le système qui le définissait hier était déficient, lacunaire, incomplet puisqu’il demande sans cesse à être précisé, ajusté, repensé pour faire sens autrement comme le précise Niklas Luhmann dans Systèmes sociaux : esquisse d’une théorie générale : « Contrairement aux machines et aux organismes, par exemple, les systèmes psychiques et sociaux se caractérisent par la constitution de sens. »

Pour certains, le terme « smart city » n’est qu’un mot valise, un argument qui permet de justifier d’une réalité. Mais, si nous voulons tendre vers une Smart City qui soit audible par tout le monde, il faut en faire un concept qui fédère et surtout qui s’incarne. Aujourd’hui, nous avons une Smart City vue par l’industriel, le politique, le technicien, etc. , mais elle demande aussi à être décrite par le prisme des sciences humaines afin qu’elle fasse sens autrement pour le citoyen. Par ailleurs, nous constatons que les technosciences ont pris une dimension exceptionnelle. Pourtant, elles ne prennent pas tous les facteurs en considération. La surpopulation, la pollution, la mobilité au sein des villes, et la sécurité, ce sont les conditions mêmes du projet Smart City, les critères qui la fondent. Mais après le projet, comment vivrons-nous dans ces villes intelligentes ? Réduiront-elles les inégalités sociales ? Comment habiterons-nous ces lieux pour y bâtir une histoire collective ? Il importe de penser à l’habitant, celui qui va par ses actions et ses implications donner « une âme » au lieu.

Alessandro Leiduan ferme sa lecture poétique de la ville par une citation très pessimiste de Walter Benjamin, « Le regard du flâneur dissimule derrière un mirage bienfaisant la détresse des habitants futurs de nos métropoles », et Vincent Meyer, sociologue de UCA, conclut sur les craintes que soulèvent les initiatives et projets smart city. Doit-on être pessimiste ?

Je ne suis pas pessimiste, mais je pense qu’il ne faut pas se tromper de chemin. C’est pour que l’utopie ne devienne pas une dystopie que la philosophie doit jouer son rôle. Le philosophe est pour moi un lanceur d’alerte, celui qui ramène l’éthique et la sagesse au centre de la ville « intelligente ». Quand les responsables de l’aménagement du territoire réalisent les maquettes en 3D de nos futurs quartiers, ils nous dessinent un idéal paradisiaque : de gentilles familles dans les rues, des jeunes paisibles, des anciens souriants et alertes. Cela fait un peu carte postale.  Mais où sont les véritables humains qui peuplent ordinairement la ville : le musicien au coin d’une rue, l’homme pressé, l’enfant qui joue au ballon, celui qui fait son jogging, le cycliste, une prostituée qui arpente un trottoir, un pauvre qui fait la manche, la petite dame et son chien, etc. ? Les plans nous montrent des rues larges, belles, des espaces où cohabitent des tramways et des rangées d’arbres, des coulées vertes s’épanchent au milieu de ces tours, c’est reposant mais cela manque d’occupants. C’est presque trop bien rangé !

La Smart City ne peut pas seulement se concentrer sur des impératifs technocentrés, économiques ou écologiques, elle peut répondre à des demandes plus humanistes. Il importe, me semble-t-il, de ramener les Valeurs chères à Platon au centre des projets afin de les rendre plus équitables et vertueux et de générer ce sentiment d’appartenance à la Cité dans une appropriation symbolique mais aussi humaniste. La Smart City devra être juste, inclusive, afin de permettre l’épanouissement de chacun avec la richesse de sa singularité. Cette réflexion doit être menée maintenant car les projets avancent et il me semble qu’ils portent déjà leur carence.

Dans votre article, vous écrivez que le débat doit être élargi afin de penser collectivement cette ville du futur et d’en proposer une vision plus humaniste…

Je reste persuadée que la ville de demain pourra être propice finalement à l’épanouissement de l’homme si elle est non seulement au service de l’homme mais au service d’un homme qui peut s’exprimer et l’investir de son humanité. Un nouvel humanisme, voilà ce dont il s’agit. Quand nous sortons dans nos rues, nous voulons y sentir une âme, de l’effervescence… Nous devons occuper des lieux de vie où chacun peut rencontrer l’autre pour que les hommes tissent des liens et réalisent leur histoire. C’est ainsi qu’ils se sentiront heureux dans les villes intelligentes. Or, jusqu’à présent, les plans ne montrent pas cela et parfois il faut faire un gros effort d’imagination pour imaginer la vie au cœur des « smart quartiers ».

Comment les générations futures vont-elles s’emparer des lieux ? Sans doute, pour vivre heureux les hommes devrons être « éduqués » à cette vie collective : trier ses poubelles, évoluer au milieu de véhicules électriques, voire autonomes, à savoir silencieux sans se faire renverser ; si la ville devient moins bruyante sans doute les hommes parleront moins fort et la coexistence avec la nature sera à nouveau perceptible au son des sifflements des oiseaux ; si la population est plus concentrée, elle devra être respectueuse, non intrusive, plus disciplinée de manière à ce que le vivre ensemble ne vire pas au cauchemar. Sans doute les réflexions devront porter sur l’éducation, le civisme mais aussi sur la gouvernance et les enjeux politiques reconsidérés par le citoyen coopératif, participatif. Là encore, afin de ne pas sombrer dans l’utopie, les êtres auront beaucoup à faire et l’idéal serait que chacun place à l’horizon de ses actes des Valeurs. Par ailleurs, nous avons l’impression qu’esthétiquement parlant, toutes les Smart Cities vont se ressembler. Traverser sa ville en voyageant dans l’histoire locale, c’est ce dont nous avons besoin et c’est ce qui fera d’ailleurs la marque de la Smart City : cette partie qui ne sera pas commune à toutes les villes et qui permettra justement un vivre ensemble qui fera que je ne vais pas vivre « avec toi par rapport à toi », mais que je vais vivre « avec toi parce qu’on vit au même endroit » et que nous avons beaucoup de choses en commun, qui nous parlent, qui nous émeuvent.

Je pense qu’il faut faire confiance à l’humain, ce sont les habitants qui feront l’âme des lieux quand ils y seront. La manière dont les générations futures vont s’approprier les lieux et les voir, l’histoire qu’ils vont recréer, nous ne pouvons pas l’imaginer puisque nous ne sommes pas eux et que nous ne sommes pas « encore » de leur temps ni de leur époque. Nous devons faire un effort d’imagination, de créativité et un effort d’humilité parce que, de toute façon, nous ne serons pas dans ces villes du futur, mais nous sommes en train de les penser pour eux. C’est là que repose notre responsabilité. Par contre, quand nous voyons arriver les dangers, les menaces, les problématiques qui feront qu’ils ne seront pas heureux, nous avons le devoir de dire non pour eux. Toutes ces questions doivent être réfléchies. Quelles sont les vraies demandes des citoyens ? Quels sont les désirs des femmes, des hommes ? Il faut beaucoup d’ouverture d’esprit, de souplesse, de concertation, et surtout comprendre que la Smart City doit laisser plus de possibilités aux gens dans son usage. Il ne faut pas créer un système où l’homme serait aliéné à tout, nous devons pouvoir garder une part de liberté. C’est le rôle aussi des philosophes de le dire. La Smart City est à interroger car pour l’heure, elle n’est qu’une hypothèse de départ. Qu’est-ce que j’aimerais y voir, comment aimerais-je l’agencer ? Quel serait pour moi le  confort ultime ? Qu’est-ce que je veux garder de ma vie actuelle, qu’est-ce que je veux changer ? Le citoyen d’aujourd’hui devrait être davantage concerté afin de participer à la conception de la ville de demain. Nous devons passer à une économie du profit raisonné, mettre de l’éthique et de la sagesse à tous les niveaux de décision, organiser des forums d’expression citoyenne qui pourraient voir surgir les propositions intéressantes.

Là encore, le rôle du philosophe est central…

Si nous sommes sincères, il devient évident que le projet Smart City ne peut se dispenser des sciences humaines. Elles sont et seront encore essentielles dans l’à venir. La chaire Smart City : Philosophie et Éthique a été créée afin de favoriser ces questionnements, car la philosophie était « absente » des discussions sur ces projets. Les philosophes sont les penseurs de la Cité. Ils ont un regard spécifique, et peuvent faire ce petit pas de côté, comme dirait Foucault, qui est utile pour donner une autre perspective au projet, le questionner autrement. Tout le travail de la chaire est de faire en sorte que d’autres philosophes, écrivains, scientifiques, penseurs, industriels nous rejoignent pour porter plus loin les échanges sur le sujet, afin que les acteurs du Territoire, les Politiques nous sollicitent pour discuter. La chaire a pour objectif d’initier un nouveau champ disciplinaire : la philosophie appliquée aux technosciences, pour une philosophie plus agissante. L’esprit curieux du philosophe se nourrit de toutes ces disciplines et aime à les mettre en relation avec les grands sages : Platon, Aristote, Kant.

Entrer en synergie avec les technosciences pour créer mieux, c’est ce vers quoi une partie de la philosophie doit tendre dans une logique d’accompagnement des humains au changement de leur espace à vivre. Les nouvelles technologies appellent un nouvel humanisme, un nouveau contrat social qu’il faut dès à présent penser afin de préparer les futurs habitants de nos villes à un modèle inédit d’occupation de l’espace peuplé d’objets connectés.

Photographie : (c) Droits réservés Loïc Thébaud Photographe /RD Cannes 2016

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