UCA JEDI JUNIOR : UN PROGRAMME D’OUVERTURE ET D’ACCOMPAGNEMENT VERS LA RÉUSSITE DU COLLÈGE À L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR Interview de Bertrand Cochard, enseignant de philosophie de Université Côte d’Azur

Le département de philosophie de Université Côte d’Azur se distingue des autres formations nationales en philosophie par l’intérêt accordé aux pratiques et aux problématiques de la diffusion philosophique. Dans ce cadre, ont été mis en place le dispositif innovant des Cordées philosophiques qui permet à des étudiantes et étudiants en philosophie d’animer des ateliers-débats philosophiques dans les collèges de Nice (collège Jean Rostand, La Madeleine ; collège Jules Romains, Les Moulins), ainsi que les Marathons de la philosophie au cours desquels une initiation intensive à la philosophie est proposée, sur une journée, aux élèves du collège Maurice Jaubert (L’Ariane). La solide expérience du Département de philosophie en matière de diffusion philosophique débouche, en cette rentrée universitaire 2020, sur la création d’un Diplôme Universitaire inédit, le DU ProPhilia – Pratiques de la diffusion philosophique, financé par l’IDEX UCA Jedi. C’est tout naturellement que ces différentes initiatives se sont intégrées au programme UCA Jedi Junior.

Normalien, docteur et agrégé en philosophie, Bertrand Cochard nous présente ces différents dispositifs auxquels il participe aux côtés de Grégori Jean, professeur des universités en philosophie d’UCA, et Mélanie Plouviez, maîtresse de conférences en philosophie d’UCA. 

Le programme UCA Jedi Junior, fruit d’un partenariat Université Côte d’Azur, Fondation UCA, Académie et Conseil départemental des Alpes Maritimes, proposera pour la deuxième année consécutive des ateliers de découverte aux élèves des collèges du Réseau d’enseignement prioritaire ou assimilés. L’objectif du programme est de favoriser une poursuite d’études ou une insertion professionnelle ambitieuse et réussie chez les jeunes de milieux modestes.

De quelle manière avez-vous intégré le programme UCA Jedi Junior ?

L’équipe du programme UCA Jedi Junior nous a demandé de participer au projet car nous animons depuis cinq ans des ateliers de philosophie dans les classes de différents collèges de l’Académie de Nice. Mélanie Plouviez a en effet initié dès 2014 les Cordées philosophiques. Il s’agit d’un dispositif unique, pleinement intégré à notre Licence et à notre Master de philosophie. Tout étudiant en philosophie d’UCA se voit offrir la possibilité d’animer des ateliers-débats philosophiques avec des collégiens, ainsi que la formation lui permettant de mener à bien de tels ateliers.  Ce dispositif est plébiscité tant par nos étudiantes et étudiants que par les élèves des différents collèges. Il bénéficie d’une reconnaissance nationale par la labélisation « Cordées de la réussite » accordée par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et le Secrétariat d’État en charge de la politique de la Ville. Ce dispositif est fortement monté en puissance ces deux dernières années grâce au soutien logistique et financier l’Idex UCA Jedi. Il consiste aujourd’hui en l’organisation de plus de 150 ateliers philosophiques annuels touchant près de 750 élèves de l’Académie de Nice et mobilisant plus de 50 étudiants du Département de philosophie d’UCA.

Les Cordées philosophiques et le programme UCA Jedi Junior poursuivent les mêmes objectifs : favoriser une plus grande équité, agir en faveur de l’égalité des chances dans l’accès aux formations d’excellence, en nouant des partenariats entre l’Université et les collèges. Nous avons ainsi proposé que le collège Rostand, qui est l’établissement au sein duquel nous avons initié les Cordées philosophiques, soit intégré au programme UCA Jedi Junior. Et quand UCA Jedi Junior a proposé au collège Jaubert d’entrer dans son programme, nous y avons étendu nos ateliers philosophiques sous la forme nouvelle d’un « marathon de la philosophie ». L’idée est née de la discussion avec les professeurs du collège Jaubert qui animent l’association « fil d’Ariane » organisatrice d’ateliers-débats argumentatifs depuis une dizaine d’années.  Ensemble, nous avons décidé de mettre en place, sur une journée, un parcours philosophique et argumentatif pour les élèves de collège autour de deux questions : Peut-on perdre sa liberté ? Pourquoi travailler ?

Concrètement, comment se déroulent ces ateliers au sein des collèges ?

Notre dispositif marche très bien. Chaque atelier traite une question philosophique susceptible de trouver une résonance dans l’expérience quotidienne des collégiens : « Peut-on perdre sa liberté ? », « Pourquoi travailler ? », « Puis-je être sûr que je ne rêve pas ? », « Qu’est-ce qui n’est pas juste ? », « À chacun ses goûts ? », « Faut-il avoir peur des robots ? », « Peut-on tout dire ? », « Avons-nous des devoirs envers les animaux ? », « Avoir raison », etc. L’atelier part d’une situation quotidienne parlante pour les élèves et cherche à les éveiller à la réflexion conceptuelle en introduisant progressivement un questionnement philosophique. L’objectif est de leur montrer que plus on va loin dans la définition conceptuelle des termes du sujet, plus on va loin dans la réflexion. À partir de leurs interventions, nous leur faisons prendre conscience que, derrière leurs réponses, certains concepts sont engagés dans la construction définitionnelle desquels nous les faisons progresser. Par exemple, dans l’atelier « Peut-on perdre sa liberté ? », nous leur apprenons à distinguer l’obligation et la contrainte. À partir de cette distinction, ils passent d’une définition de la liberté comme capacité à faire ce que l’on désire faire à une définition de la liberté comme autonomie, c’est-à-dire comme capacité à se donner à soi-même sa propre loi.

Ce n’est pas parce que nous nous adressons à des élèves de collège que nous transigeons sur le contenu conceptuel à transmettre. Nous ne faisons pas de la philosophie pour les enfants. Nous faisons de la philosophie avec les enfants. Le travail de distinction conceptuelle, de clarification définitionnelle, de construction argumentative qui constitue le cœur de l’activité philosophique, nous le partageons avec les élèves. Et nous refusons fermement de faire du développement personnel, de la méditation, ou encore de l’éducation civique. Il ne s’agit pas simplement de les faire parler, de leur permettre de s’exprimer. Il s’agit de leur apprendre à distinguer une idée cohérente d’une idée mal construite, d’identifier les préjugés, de défaire les faux arguments. Nos ateliers les aident à approfondir leurs pensées, leur esprit critique, à distinguer le savoir de l’opinion, en somme à lutter contre le monde infini de la bêtise comme l’appelait Deleuze.

Concernant l’organisation concrète, l’enjeu pédagogique réside pour nous dans la formation que nous proposons à nos étudiantes et étudiants de manière à ce qu’ils soient capables d’animer de tels ateliers philosophiques. Nous ne les laissons pas animer un atelier philosophique sans les avoir préalablement formés à le faire. En amont des ateliers sur tel ou tel sujet, Mélanie Plouviez et moi-même rédigeons une fiche argumentative qui constitue l’un des chemins possibles de l’atelier au cours duquel sont déployées les distinctions conceptuelles à élaborer et les étapes argumentatives à franchir. L’ensemble de ces fiches argumentatives va d’ailleurs être prochainement publié dans le Guide de l’atelier philosophique que nous co-signons chez Les petits Platons. Sur la base de ces fiches argumentatives, nous formons ensuite nos étudiants à l’animation d’ateliers, par exemple en explorant avec eux différentes modalités d’illustration d’une distinction conceptuelle, en inventant des jeux philosophiques pour les collégiens, etc.

Les collégiens sont-ils réceptifs ?

Chaque atelier est différent, mais les élèves sont toujours réceptifs. Avant l’atelier, ils ont tendance à penser que cela va être trop abstrait pour eux et trop éloigné de leurs préoccupations. Mais ils se rendent vite compte qu’on traite de questions fondamentales qui ne peuvent pas ne pas les intéresser. La philosophie leur parle et c’est parce que nous ne nous adressons pas à eux comme à des enfants que cela fonctionne. Nous les prenons au sérieux. Nos ateliers les motivent : certains n’entendent même pas la sonnerie qui marque la fin de l’atelier. Nous entendons en ateliers des réponses d’une grande profondeur philosophique, à laquelle, en tant qu’enseignant, on ne s’attend pas de la part d’enfants d’une douzaine d’années.

Le marathon et les ateliers philosophiques favorisent-ils vraiment l’égalité de chances ?

Je ne veux pas faire de démagogie en prétendant que quelques ateliers philosophiques peuvent émanciper les élèves. Ce serait bien que ça change leur vie, mais ce n’est pas le cas, il ne faut pas se faire d’illusions. En revanche, nous espérons que les ateliers sèment des graines. D’abord, il s’agit pour eux d’un premier contact avec l’Université. Comme ce sont des étudiants qui animent les ateliers, l’Université est introduite par celles et ceux qui la fréquentent et qui peuvent d’autant mieux en parler qu’ils sont en plein cursus universitaire. Ensuite, nous leur donnons l’occasion d’un premier contact avec la réflexion conceptuelle et c’est un contact qui ne s’oublie pas. La preuve en est que tout le monde se souvient de son année de philosophie de Terminale. Enfin, nous avons constaté que les élèves qui rencontrent des difficultés scolaires sont souvent très réactifs et bons en ateliers philosophiques. Certains élèves prennent conscience qu’ils peuvent être très à l’aise avec la réflexion. J’espère que nous leur communiquons le besoin et l’envie de faire de la philosophie. Franchement, je n’en doute pas. Quand ils arriveront en Terminale, ils auront déjà eu cette expérience. Pour ceux qui seront orientés vers la voie professionnelle et qui n’auront pas la chance de faire de la philosophie, ils auront été initiés grâce à nos ateliers. Un jour, dans vingt ou trente ans, ils y reviendront peut-être. Mon professeur de philosophie de Terminale nous incitait à considérer les heures de philosophie, non pas comme des heures comme les autres, mais comme des heures pour penser. C’est essentiel de donner cette opportunité à des enfants. C’est pour nous un engagement social et politique qui passe par la transmission d’un contenu rigoureux, d’une discipline libératrice. Au sein du Département de philosophie d’UCA, nous tenons particulièrement à ces ateliers parce qu’ils nous relient à la dimension émancipatrice de la philosophie, à l’exigence de sa transmission. Nous y croyons beaucoup. Quand je sors d’un atelier, j’ai vraiment l’impression d’avoir fait quelque chose de bien et d’utile, tous les tuteurs vous diront la même chose, tous nos étudiants en Master vous le diront.

Comptez-vous étendre cette expérience à d’autres niveaux, d’autres établissements, d’autres milieux ?

Au regard du succès de nos ateliers philosophiques, nous le souhaitons vivement. Nous voudrions, par exemple, parvenir à mettre en place des ateliers philosophiques en milieu carcéral, même si, vous le devinez, ce n’est pas chose facile à organiser. Nous voudrions également défendre la nécessité d’ateliers philosophiques en entreprises, qui ne répondent à aucune autre finalité que celle du plaisir intellectuel qu’il y a à réfléchir. Cette extension nous apparaît même aujourd’hui comme une nécessité : il y a une très forte et croissante demande sociale de philosophie qui se donne à voir dans la multiplication des ateliers philosophiques à l’école, des cafés philosophiques dans la cité, et même dans l’ouverture de cabinets de consultations philosophiques.  Or la réponse apportée à cette demande sociale de philosophie est mal structurée. Trop souvent, celles et ceux qui font aujourd’hui de la diffusion philosophique n’ont pas eux-mêmes suivi une formation philosophique. Ils pensent faire de la philosophie sans avoir été jamais formé à en faire. Ils répandent par là même une image erronée de l’activité philosophique, à mi-chemin entre le développement personnel et l’éducation à la citoyenneté, très éloignée en tout cas de la rigueur conceptuelle et argumentative que nous mettons en œuvre dans nos ateliers. C’est là tout l’enjeu de la formation que nous ouvrons, en cette rentrée universitaire, au sein du Département de philosophie d’UCA : le DU ProPhilia – Pratiques de la diffusion philosophique, qui est une formation inédite sur le territoire national, formation de niveau Master de l’École Universitaire de Recherche CREATES financée par l’IDEX UCA Jedi. Le DU ProPhilia vise précisément à apporter une réponse philosophique à la demande sociale de philosophie, c’est-à-dire une réponse philosophiquement exigeante, appuyée sur une véritable maîtrise des savoirs théoriques et pratiques de la philosophie. Il s’agit en d’autres termes de professionnaliser la pratique de la diffusion philosophique et de créer des débouchés professionnels nouveaux pour les étudiants en philosophie. Dans cette perspective, nous avons en particulier mis en place un partenariat avec Les petits Platons (https://www.lespetitsplatons.com/) qui est la maison d’édition de référence en France en matière de diffusion philosophique, dirigée par Jean-Paul Mongin. Il s’agit pour nous  de positionner UCA comme l’université française et européenne de référence en matière de diffusion philosophique entendue en un sens étendu, d’une part par l’extension du public de cette diffusion au-delà des seuls enfants (enfants, mais aussi adultes ; écoles, mais aussi prisons, comités éthiques, institutions culturelles, institutions de santé, entreprises, etc.) et, d’autre part par l’extension des supports de cette diffusion au-delà des ateliers philosophiques (ateliers-débats philosophiques, mais aussi édition philosophique, journalisme philosophique, vidéos philosophiques, BD et dessins philosophiques, théâtre philosophique, etc.). Mais nous tenons au plus haut point à ce que la philosophie, au moment même où elle se diffuse, ne prenne pas une apparence qui n’est pas la sienne. La philosophie n’a pas à changer de nature et à se dévoyer en développement personnel pour passer hors les murs de l’université ; il est possible de diffuser l’activité philosophique en dehors de l’université tout en conservant sa rigueur et sa densité.

Une levée de fonds assurée par la Fondation UCA permettra le plein déploiement du programme et la mobilisation de tous, les élèves des collèges, leurs parents, le monde associatif, les collectivités territoriales, les acteurs économiques de notre territoire, les étudiants, les enseignants et les personnels de Université Côte d’Azur.

 Photographie : (c) Droits réservés

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